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Lev KNIPPER
1898-1974


Lev Konstantinovitch Knipper  *
(1898-1974)

“ …Knipper est l’un des grands compositeurs contemporains, dont le talent est universel … ”
Nikolaï Miaskovsky

“ …Le vaste héritage musical du compositeur Lev Knipper fait partie des œuvres qui seront étudiées en tant que reflet idéologique et émotionnel de notre époque. Il peut beaucoup apprendre aux jeunes. La créativité du compositeur Knipper s’est développée en étroite relation avec les possibilités offertes par une combinaison efficace des timbres des instruments d’orchestre. Il avait le talent d’en trouver et d’en découvrir de nouveaux. Dès le début, Lev Knipper s’est posé en symphoniste, et c’est resté le côté fort de son œuvre très variée… ”
Anatoly Alexandrov

“ …Lev Knipper fait partie des remarquables artistes qui, dès les années 20, ont commencé à bâtir une nouvelle culture musicale. J’ai toujours eu beaucoup de respect pour ce compositeur et d’intérêt pour son œuvre. Je suis attiré par ses idées très variées, par le côté inattendu de sa créativité artistique. Tels sont sa Symphonie n° 4 avec le chant “ Plaine, ma plaine ” devenu célèbre dans le monde entier, sa “ Sérénade montagnarde ” pour orchestre à cordes, ses “ Chants de soldats ”, sa Symphonie n° 13 (à la mémoire de N. Miaskovsky), ses concertos pour divers instruments et l’une des dernières œuvres du Maître – l’opéra “ Le Petit Prince ” (d’après le conte d'Antoine de Saint-Exupéry). Je me souviens de l’attention amicale de Lev Knipper envers les jeunes compositeurs. Je suis heureux d’avoir été parmi ceux à qui il a révélé le monde de la musique.
Lev Knipper stupéfiait par sa noblesse d’âme. Elevé dans une brillante famille d’intellectuels russes, il a beaucoup fait pour le développement de la culture nationale. Il aimait la vie, les gens… ”
Tikhon Khrennikov

“ … Grâce à sa maîtrise de la musique russe, Lev Knipper, qui fait partie des grands compositeurs, a créé un nombre considérable d’œuvres dans les genres les plus divers. Il est difficile d’énumérer tout ce qui a été écrit par le compositeur qui travaillait de jour en jour et ne concevait pas autrement sa vie d’artiste. Il arrive que de toute l’œuvre d’un compositeur une seule devienne très populaire dans le monde entier. Il fut ainsi pour le “ Prélude en do dièse mineur ” de Rachmaninov, la “ Danse du Sabre ” de Khatchatourian… Pour Knipper c’est “ Plaine, ma plaine ”…
Ses œuvres de talent que j’ai eu l’occasion de diriger, ont toujours suscité un très vif plaisir. On a envie de les écouter et de les jouer encore et encore. Il était un artiste véritablement moderne. Il a toujours été à l’écoute de ce qui était inhérent à notre présent et à notre avenir.
Les créations de Knipper sont caractérisées par son vif intérêt pour la musique de différents peuples – Kirghizie, Tadjikistan, Turkménie, Bouriatie, Iran, Albanie, France… Mais ce qui est encore plus important dans la musique de Knipper, c’est l’environnement authentiquement russe exprimé dans ses meilleures œuvres d’une manière brillante et originale. La mélodicité russe enrichie d’intonations modernes et conjuguée à un rythme typiquement “ knipperovien ”, tels sont les principaux fondements de sa musique.
En tant qu'orchestrateur hors pair, maîtrisant tous les moyens qui s’offraient à lui, il était infatigable dans ses recherches et dans ses expériences en la matière. C’était un chef d’orchestre né. J’ai souvent eu l’occasion d’observer Knipper au pupitre. J’ai vu les musiciens donner le meilleur d’eux-mêmes en interprétant la musique du compositeur sous sa direction.
Sa perception de la vie, heureuse, pleine de volonté et de discipline était appliquée à absolument tout. C’était un alpiniste ayant fait de nombreuses et audacieuses ascensions ; un pêcheur passionné qui prenait le large de la Ladoga en barque à moteur, même pendant les tempêtes. Mais sa principale devise était : “ Pas un jour sans musique ! ”. Il lui est resté fidèle jusqu’à son dernier jour… ”
Evgueny Svetlanov

“ … L’homme brillant et érudit qu’était Lev Knipper n’a malheureusement pas laissé d’autobiographie. Le compositeur a toujours été soit trop occupé par son travail, soit découragé par le fait que ce travail n’allait pas comme il fallait. Il cherchait alors à se détendre et à s’affirmer lors de voyages, d’expéditions ethnographiques et grâce au sport. Il n’avait donc nul besoin d’écrire d’autobiographie, la composition d’œuvres musicales étant pour lui avant tout l’expression de sa vie. Néanmoins, Lev Knipper se tournait vers le passé et prenait de brèves notes “ pour soi-même ”, sans jamais rien inventer et en se limitant uniquement au domaine de la création. Heureusement, le compositeur n’a pu entièrement exclure “ l’avant-propos ” de telle ou telle œuvre ou passer outre le récit d’une rencontre ou d’un événement marquant. Le temps permet d’avoir le sentiment d’un développement suivi de la personnalité, de trouver “ le point du zénith ” au nom de quoi ont vécu l’homme et l’artiste… ”
Tatiana Gaïdamovitch

“ … Mon père – Constantin Léonardovitch Knipper – était ingénieur des chemins de fer et dirigea pendant quelques années la construction d’un tunnel sur la voie Tiflis – Batoumi.  Pendant son séjour au Caucase, mon père épousa Elena Yourievna Rid. De ce mariage naquirent mes sœurs aînées Ada et Olga, puis moi-même – le 3 décembre  1898, à Tiflis. Peu de temps après, mon père fut muté à Saint-Pétersbourg et notre famille s’installa à Tsarskoyé Sélo (Pouchkine)…
… J’avais 5 ou 6 ans quand je fus pour la première fois bouleversé par la musique. Mes parents qui allaient souvent aux concerts et au théâtre m’emmenèrent aux célèbres matinées symphoniques de Pavlovsk où, un jour, j’assistais à un concert de la Symphonie n° 6 de Tchaïkovsky. Cette matinée s’acheva en un véritable fiasco : au milieu de la première partie, je me mis à sangloter si bruyamment que mes parents durent me ramener à la maison, où j’eus beaucoup de mal à me calmer. Apparemment, cette émotion d’enfant me marqua tellement que, plus tard, ce fut justement la Symphonie n°  6 et, si étrange que cela puisse paraître, les tonalités en si et si mineur qui jouèrent un rôle important dans la formation de mon identité de musicien (et de compositeur).
On ne m’apprenait pas le piano. Je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi, un professeur de musique venant régulièrement donner des leçons à mes sœurs. Caché dans un coin du salon, il ne me restait plus qu’à écouter attentivement le jeu à quatre mains de ma tante Olga Léonardovna Knipper-Tchekhova (épouse d’Anton Tchekhov) et de mon père. Souvent, Olga Léonardovna chantait des chansonnettes françaises ou des arias d’opéras classiques, tout en s’accompagnant.
En 1910, mon père fut muté à Ekatérinoslav (Dniepropetrovsk). Le maître de musique du collège classique de cette ville, où je faisais mes études, était un enthousiaste et fonda d’assez bons orchestres – une fanfare et un orchestre à cordes. J’y jouais également. J’avais tellement soif de musique qu’outre les cuivres, j’appris à jouer de la clarinette et de la contrebasse…
A partir de 1913, nous rentrâmes à Saint-Pétersbourg. Et à compter de ce jour, je tombais amoureux de cette ville d’une beauté incomparable. Jusqu’à présent, je ne peux sans émotion marcher le long de ses rues et places, contempler l’arc de l’Etat-major ou rester au bord de la Néva…
Ayant déménagé en 1915, je voyais très souvent Olga Léonardovna, grâce à qui non seulement je devins compositeur, mais aussi restai en vie (cela eut lieu plus tard). C’est aussi de cette époque que datent mes premières tentatives de composer de la musique. Le plus souvent, c’étaient de sensibles romances qui trouvaient toujours des auditrices reconnaissantes parmi les amies de mes sœurs… ”
Le temps passe. Lev Konstantinovitch, qui avait rejoint un milieu formé de jeunes intellectuels, se passionne pour la poésie des Symbolistes, la peinture des artistes du “ Monde de l’art ”, la philosophie de Kant, de Hegel, de Schopenhauer, de Nietzsche et plus tard de Plekhanov. Il visite des expositions, se rend à des réunions de clubs philosophiques où l’on parle de la recherche de Dieu, du livre de Renan. La révolution n’est pas loin. Les événements de la Première guerre Mondiale prennent un tour irrémédiable.
“ … Pris dans le tourbillon du faux patriotisme, écrasé par le poids des notions que l’on m’inculquait depuis mon enfance, je m’enfuis pour le front. Je fus ramené de force à Moscou où l’on me força à terminer mes études au collège (fait d’ailleurs étonnant, mais je pus y obtenir une “ Médaille d’or ”). Puis je fus admis à la Grande école technique de Moscou ; je servis comme engagé volontaire pour ensuite gagner le front. En été 1917, je suivis à Orel une formation d'officier de l’artillerie montée, puis je rejoignis mes proches dans le Sud de la Russie où je fus mobilisé par l'Armée Blanche… Et, enfin, je fis une rencontre qui me sauva la vie – avec la troupe du Théâtre d’Art de Moscou et Olga Léonardovna. Cette terrible époque laissa des traces qui ne s’effaceront jamais de ma mémoire… J’étais un jeune homme gâté par la vie, un adepte de l’esthétisme qui apprenait la science militaire, mais aussi celles des relations humaines. Pour la première fois, je me posais la question : comment vivre ?
De retour à Moscou, je ne rêvais que de musique. Nombreux étaient ceux qui considéraient qu’il était trop tard pour commencer des études professionnelles à 23 ans. De nouveau, c’est ma tante qui m’aida. Les vieux Moscovites avaient de nombreuses relations. Elena Fabianovna Gnessina, fondatrice et directrice de l’école devenue plus tard collège et Institut Gnessine, était l’une des vieilles connaissances d’Olga Léonardovna. Elle m’embaucha en qualité d’intendant de l’école, car il était impossible de me faire admettre comme étudiant à cause de mon âge et de mes “ antécédents ”. C’était une rude période ; le pays ne faisait qu’émerger des ruines, mais les études compensaient largement tout cela. En trois mois, j’avais maîtrisé tout le programme de solfège, y compris les dictées à 4 voix, et la théorie élémentaire de la musique. Je passais  donc à l’harmonie. En même temps, je composais, bien entendu. Aucune trace écrite de cette époque ne fut conservée…
A la même époque, le Théâtre d’Art de Moscou se préparait à partir en tournée à l’étranger. Olga Léonardovna obtint que l’on me prenne dans la troupe et, quelque temps après, je me retrouvais à Berlin. Sans trop réfléchir, je vins sans me faire inviter chez le compositeur Adolf Weissmann et j’obtins (Oh, jeunesse présomptueuse !) qu’il me donne des cours. J’assistais au festival de musique moderne à Donaueschinguen, et c’est là-bas que, pour la première fois de ma vie, j’écoutais tout mon saoul de musique moderne. C’est là-bas aussi que je fis la rencontre de maîtres comme Paul Hindemith, Aloïs Haba, Philipp Jahrnach et de nombreux autres. De retour à Berlin, je commençais à prendre des leçons chez Jahrnach et à me rendre fréquemment à la “ Société de musique moderne ” qui organisait des concerts symphoniques et de chambre. J’étudiais avec application les travaux théoriques (je fus surtout marqué par l’“ Harmonielehre ” d’Arnold Schönberg). Entre-temps, je composais et je peux dire, sans fausse modestie, que j’étais flatté d’être proche de nombreux et remarquables musiciens…
En décembre 1923, je regagnais Moscou et me présentais de nouveau chez les Gnessine où je pus achever en six mois le programme d’harmonie (y compris l’harmonie spéciale) chez Reinhold Glière. Toute ma formation ultérieure (polyphonie, analyse des formes) était dirigée par N.S. Gyliaev. Ce musicien original, plein de talent, appartenait non seulement à la véritable intelligentsia russe, il était aussi un homme profondément honnête et au cœur pur. Gyliaev me demandait de composer en permettant à mon imagination de “ vagabonder ”, puis avec respect, oui, justement avec respect, il analysait mesure après mesure.
Le même Gyliaev me fit rencontrer les compositeurs et musicologues de Moscou ayant fondé l'“ Association de la musique moderne ”. En adhérant à cette association, le jeune homme énergique que j’étais devint son secrétaire. Les principaux personnages de l’Association étaient N.Y. Miaskovsky, An. Alexandrov, S.E. Feinberg, V.M. Beliaev, P.A. Lamm et toute une pléiade de jeunes – A. Abramsky, A. Mossolov, V. Netchayev, V. Chebaline, M. Starokadomsky et de nombreux compositeurs et interprètes, amis du noyau de l’Association. Les concerts symphoniques étaient dirigés par K.S. Saradjev. Chaque semaine, nous nous réunissions tantôt chez Lamm, tantôt chez  Derjanovsky ; nous écoutions des nouveautés de la musique européenne et interprétions nos propres œuvres ; nous échangions des conseils amicaux avec beaucoup de délicatesse… ”
Parmi les œuvres créées par Lev Knipper en 1924, citons le “ Roman en cinq poèmes ” (poèmes de Maïkov), des pièces pour piano, des romances sur des poésies de A. Blok, P. Verlaine, V. Maïakovsky, R. Tagore, la pantomime théâtrale et symphonique “ Satanella ”. La Suite pour grand orchestre symphonique “ Les Contes de l'idole en plâtre ” est sa meilleure œuvre de l’époque. Elle est composée de six parties formant trois cycles. Le premier relate l’histoire de Bouddha qui, par sa fausse puissance et sa soi-disant beauté, guérit les gens en dansant. Le second cycle est dédié aux souffrances des hommes et à l’impuissance de la divinité face à ces souffrances. Le dernier cycle affirme la puissance de l’homme ayant détrôné l’idole.
La première des “ Contes de l'idole en plâtre ” eut lieu le 8 mars 1925, sous la direction du chef d’orchestre K. Saradjev.
“ … Je me souviens des coulisses sombres où je me cachais. J’avais honte et peur. Mon œuvre me paraissait immonde. Au moment du finale, je vis apparaître derrière moi Léonid Sabaneev vêtu d’un superbe manteau de fourrure et coiffé d’un couvre-chef en castor. “ Qu’est-ce que c’est ? ” - “ C’est… ma musique… ” - “ Ah !… très intéressant !... ” Une fois que Saradjev eut amené le dernier accord, Sabaneev me demanda de lui donner la partition… Le jour suivant, un grand article faisait l’éloge de ma Suite que le célèbre critique n’avait même pas entendue…Nombreux étaient ceux qui à l’époque chantaient mes louanges. Je les remercie : cela m’aidait à apprendre. ”
Les cinq années suivantes (1925-1930) sont une période de travail acharné. Le désir de composer dans des genres différents est confirmé par l’apparition de nouvelles œuvres – musique pour spectacles dramatiques, musique de chambre, romances et, bien sûr, œuvres pour orchestre. Les critiques découvrent “ le talent de Knipper et sa palette sonore très picturale ” (N. Strelnikov), “ le talent et la plénitude des promesses artistiques faisant des œuvres du jeune auteur un événement d’une grande valeur artistique ” (V. Beliaev).
“ Candide ” (d’après le conte philosophique de Voltaire) est une nouvelle œuvre remarquable du compositeur. La page de garde porte l’inscription suivante faite par l’auteur : “ Spectacle pour danses, chant, pantomime, déclamation et orchestre. Livret de Lev Knipper et de V. Dmitriev ”.
“ …Ce spectacle fut conçu comme un spectacle “ synthétique ” représentant un tout : les danses se fondaient dans un chant, la déclamation était assortie d’effets lumineux. Dans ces conditions, la musique symphonique n’occupait pas seulement la place centrale sur laquelle était basée l’idée, mais elle était l’un des “ personnages ” du spectacle. Nous travaillions gaiement, passionnément. Comment pouvait-il en être autrement avec un partenaire comme Volodia Dmitriev, peintre de très grand talent et d’un charme rare ? La première de “Candide ” eut lieu à Léningrad, au théâtre d’opéra Mariinsky. La transposition pour piano à 4 mains fut interprétée par D. Chostakovitch et V. Bogdanov-Bérézovsky. Malgré l’intérêt pour ce spectacle de la part de metteurs en scène comme S. Radlov, V. Meyerhold et A. Taïrov, même eux appréhendèrent l’audace du projet et la complexité de la mise en scène. Le spectacle resta donc sous forme de partition avec les esquisses expressives de Dmitriev et la volonté de composer des spectacles où la “ polyphonie ” de toutes les composantes fusionnerait en une seule représentation auditive. Je réussis, semble-t-il, à l’incarner dans une plus grande mesure dans le “ Petit prince ”. Mais aujourd’hui encore, je ne peux trouver de théâtre qui se risquerait à une pareille “ expérience ”.  Dommage – je suis convaincu que le théâtre de l’avenir parviendra à une véritable fusion de moyens pour influencer les sens et les pensées de l’auditeur-spectateur… ”
La mise en musique d’une des œuvres les plus complexes et mystérieuses de Voltaire témoigne de l’audace et de l’originalité de la pensée artistique de Knipper, de son incroyable érudition. Mais il est encore plus important de voir en cette œuvre l’affirmation du credo spirituel du compositeur. Le choix de s’adresser aux idées du grand philosophe français et surtout à la phrase de Candide concluant le roman (y compris dans ses dernières lettres) n’est sûrement pas fortuit.
Certains morceaux interprétés lors d’un concert symphonique sont bien accueillis par les auditeurs et les critiques : “ L’interprétation d’extraits de “ Candide ” a suscité un énorme intérêt. La musique impressionnante par sa conception et parfaitement bien instrumentée attire l’attention ” (“ Jizn Iskousstva ” [vie de la culture], 1929, n° 2). Notons que des extraits de “ Candide ” ont été interprétés avec beaucoup de succès par Pierre Boulez, à Paris, lors du festival “ L’art avant-gardiste russe du XXe siècle ” organisé par Edison Denisov.
“ … En 1929, V.I. Nemirovitch-Dantchenko m’invita dans son théâtre musical en tant que consultant. J’ai toujours été attiré par le théâtre… Les mois passés sous sa direction m'apportèrent beaucoup du point de vue de la compréhension de l’art théâtral, de la mise en scène, du travail de chef d’orchestre et d'accompagnement des chanteurs. Je voulais écrire un opéra sur un thème moderne permettant d'illustrer les principes du théâtre, c’est-à-dire les principes de Nemirovitch. J’ai choisi la pièce de V. Kirschon “ La Ville des vents ”. Ainsi, naquit le “ Vent du Nord ”. Il est difficile de sous-estimer le fait que le spectacle fut conçu “ à l’intérieur du théâtre ”. J’écrivis chaque rôle en tenant compte de la personnalité concrète de chaque acteur-chanteur et des exigences tout à fait claires du metteur en scène. La première eut un véritable grand succès. J’eus aussi droit à des éloges… ”
“ La musique de Knipper est par son essence une musique donnant la possibilité de mettre en scène un spectacle théâtral et de faire fusionner les paroles et les gestes pour en faire les principales composantes de la représentation ” (N. Volkov).
“ … Je ne cacherai pas que le succès me fit tourner la tête. Je veux croire que j’avais trouvé ma voie et que maintenant il me fallait seulement travailler. J’étais si loin de la vérité et j’en suis si près maintenant – quarante ans après la création de mon premier opéra… Néanmoins, un sentiment fit ma plus grande joie: l’idée d’un spectacle synthétique (d’une “ représentation tragique ”, c’est ainsi que j’appelais mon opéra) grâce au théâtre s’avéra non seulement compréhensible, mais aussi émouvante pour les spectateurs… ”
Les années passent… En 1976, les personnages du “ Vent du Nord ” sont de nouveau incarnés sur une scène de théâtre de Magdebourg. “ La récente première du “ Vent du Nord ” a fait connaître aux auditeurs une œuvre remarquable du théâtre soviétique ” (“ Der neue Weg ”). Ayant renoncé aux procédés traditionnels de composition d’un opéra et aspirant à son unité en se basant sur la dramaturgie, Lev Knipper a intitulé son œuvre “ Symphonie en neufs tableaux ” ”. Cette technique d’écriture d’opéra a de nombreux adeptes parmi les compositeurs du XXe siècle. Lev Knipper peut être considéré sans conteste comme l’un des précurseurs de cette nouvelle tradition (“ Theater der Zeit ”, 1976, n° 5).
Après la première du “ Vent du Nord ”, Lev Knipper et V. Dmitriev décident de “ s’extérioriser ” et se rendent au Caucase. Pour chacun d’eux, c’est la première équipée en montagne. Knipper fait beaucoup de découvertes intéressantes en escaladant l’Elbrous, en franchissant les cols, en admirant la nature, en rencontrant des gens, en écoutant la polyphonie des chants géorgiens.
“ … De retour à Moscou, j’avais à jamais “ attrapé le virus ” des montagnes. Je pense que ce qu’il y a de plus important dans l’alpinisme (du moins, pour moi), ce n’est pas la victoire sur la montagne, c’est la victoire sur soi-même. Maîtriser sa volonté en luttant non seulement contre la nature, mais aussi contre la peur, l’individualisme et des milliers de défauts personnels… C’est sans parler de la beauté de ce que l’on peut voir dans le silence des glaces et des montagnes. Le séjour au Caucase fut important aussi parce qu’il marque le début de voyages réguliers à travers l’Union Soviétique, qui furent le principal “ carburant ” de mon travail de création… ”
“ … Je travaillais sur un nouvel opéra d’après le roman de K. Fedine “ Villes et années ”. J’écrivis le livret, et la partition pour orchestre en même temps que la partition pour piano. Je passais de 10 à 12 heures par jour à ma table ou à jouer. J’apportai mon œuvre terminée à Léningrad au théâtre Mariinsky. L’audition au piano se passa bien. Un essai avec orchestre fut prévu. Mais, deux heures avant, le chef d’orchestre D. Pokhitonov tomba gravement malade et la direction du théâtre me demanda de faire la répétition. Me voici au pupitre, devant l’un des meilleurs orchestres du pays. J’avais peur. Je ne sais comment je réussis à diriger l’orchestre sans faire perdre la mesure aux chanteurs. Mes gestes étaient gauches et maintenant, cela me faire rire.
… Les “ Villes et années ” influencèrent incontestablement un bon nombre de mes œuvres – on peut trouver trace des mêmes procédés dans la Symphonie n° 4 et dans les opéras “ L’actrice ”, “ Marie ”, “ Sur le Baïkal ”, et même dans “ Le Petit prince ”. Maintenant, au soir de ma vie, je perçois clairement que ma voie de compositeur, à première vue complexe et embrouillée, représente quelque chose de fortement scindé, mais où chaque nouvelle étape est liée à la précédente…
… Au printemps 1930, je reçus une invitation inattendue pour une rencontre de rhapsodes et de musiciens du folklore, à Douchambé. Je réussis à prendre des notes, mais, chose encore plus importante, je pus comprendre les nuances de la mélodie et du rythme de la musique des peuples vivant dans cette république. Pour moi, la plus originale et la plus intéressante fut la musique des contreforts du Pamir – la région de Darvaz (Garm, Kala-i-Khoumb, les gorges de Vantcha) et du Pamir (Khorog et d’autres contrées). D’habitude, je réécris moi-même, car il m’est important non seulement de m’initier à la musique, mais aussi de comprendre la psychologie des gens et leur quotidien. En outre, en réécrivant (sans magnétophone), on apprend pratiquement tout par cœur et par la suite les intonations folkloriques se mélangent à ton propre langage musical en lui conférant une tout autre qualité. Les œuvres de A. Avramov et mon engouement de longue date pour le système des quarts de tons de Aloÿs Haba m’aidèrent beaucoup. Tout cela ajouté à mon ouïe naturelle me fut utile non seulement au Tadjikistan, mais lors des expéditions suivantes – au Turkménistan, en Kirghizie, au Kazakhstan, en Ouzbékistan, en Bouriatie, à travers la Russie, en Kabardine, au Kouban, en Terki et en Iran… ”
Le matériel collecté au Tadjikistan, et retravaillé, se retrouve dans plusieurs œuvres de Knipper. C’est l’ouverture “ Vakhiobolo ”, cinq pièces pour piano, la chanson “ Deux cœurs ” et, surtout, Trois suites pour orchestre symphonique dont la dernière –  “ Vantch ” – devint très célèbre. Dans “ Vantch ”, Knipper démontre qu’il est un véritable maître de l’orchestre, mais aussi un grand artiste, sensible à la musique folklorique des habitants du Pamir avec son incomparable métro-rythmique et son originalité ” (S. Balassanian). La suite est interprétée pour la première fois en 1934 sous la direction de l’auteur. Personne ne s’attendait à ce que la suite “ Vantch ” et la suite “ Turkménie ” de B. Chekhter soient hautement appréciées par Romain Rolland : “ Elles m’ont fait découvrir la lumière de l’Orient. Maxime Gorki m’avait déjà parlé de ces œuvres avec ravissement. Après les avoir écoutées, je partage entièrement son enthousiasme. Je suis convaincu que ces deux œuvres au coloris et au rythme originaux auront un véritable succès et deviendront très connues ” (Romain Rolland. Lettre du 9 février 1934)
En 1932, Lev Knipper, à la tête d’un groupe d’artistes, fait un long voyage jusqu’en Sibérie Occidentale, puis vers l’Est – Tchita, Khabarovsk ; il prend le fleuve Amour pour descendre jusqu’à Sakhaline et retourner à Moscou via Vladivostok et Oulan-Oudé. Le but est d’aider à organiser et à développer des groupes d’artistes amateurs au sein de l’Armée Rouge. Knipper contribue grandement à la création de nouveaux orchestres et à l’organisation de concerts de musiciens venus de la capitale. La joie de Knipper en tant que chef d’orchestre est sans bornes quand les premiers concerts des orchestres qu’il a créés ont lieu dans les théâtres des villes de l’Extrême-Orient soviétique. Le compositeur parle souvent avec beaucoup d’émotion “ des villes et des gens ” qu’il voit en 90 jours de voyage.
De nouvelles sources d'inspiration apparaissent.  Knipper découvre d’inestimables richesses en écoutant des chansons sibériennes, en prenant connaissance de la gamme pentatonique des Bouriates, sans imaginer que dans un avenir proche tout cela entrerait dans le langage musical des opéras, des ballets et des symphonies. Il a de plus en plus d’idées, parmi les plus variées. Les côtés forts du compositeur sont l’imagination, sa fantaisie d’artiste, une vision aiguë qui remarque tout ce qui est inhabituel au quotidien. Son affection pour son prochain le stimule et l'aide à exprimer pensées et sentiments.
“ …Des centaines d’auditeurs se tenaient sur la rive, par un magnifique soir d’été. Les projecteurs de tous les navires avaient croisé leurs feux sur la tourelle. Un garçon élancé en uniforme de l’Armée Rouge se tenait sur cette scène improvisée. C’était le violoniste Samuel Fourer. Et la “ Chacone ” de Bach résonnait au dessus des eaux tranquilles de l’Amour, pour se perdre ensuite dans les confins de la taïga. La musique pleine de force et de grandeur se fondait avec la nature originelle. Sur le chemin du retour, j’étais plongé dans la conception de ma future œuvre. A Moscou, le travail allait vite ; d’ailleurs la conception d’une œuvre a toujours pris chez moi beaucoup plus de temps que sa composition… Je voulais consacrer ma Symphonie n° 3, “ Symphonie Extrême-orientale ”, à tout ce que j’avais vu et vécu, mais je voulais utiliser un autre langage qui soit proche de ceux que j'évoquais. Je me servais donc d’un chœur masculin, d’un orchestre à vents supplémentaire, d’un énoncé “ par affichage ” et d’une harmonie réduite. Les intonations folkloriques russes et les tournures pentatoniques qui parfois entraient en “ conflit ” avec le reste du tissu musical, fusionnaient en fin de compte pour former un tout organique. Le succès de cette œuvre est, semble-t-il, dû à ma conviction absolue, à cette époque, de la justesse de mes intentions, à mon tempérament artistique, à mon sens du timbre musical, à mon imagination. Plus je me plongeais dans le courant de la pensée musicale, plus mon œuvre devenait libre et spontanée. Je me souviens que Vissarion Chebaline, un des compositeurs et amis que j’estime énormément, me convainquait de donner libre cours à mon imagination : “ Tu fais mieux comme ça ”. J’eus beaucoup de bonheur à travailler avec le poète Viktor Goussev, qui avait une oreille musicale et comprenait la musique, même si elle n’était pas encore jouée, dans tout son contexte psychologique et qui composa des vers admirables pour des épisodes musicaux déjà écrits…
…La première de cette symphonie en cinq mouvements eut lieu à Moscou. Le succès fut considérable et unanime. Je me souviens des paroles facétieuses de M.M. Hippolitov-Ivanov me félicitant : “ Maintenant, il ne vous reste plus rien à composer ”. Nombreux étaient ceux qui faisaient mon éloge et chose étonnante : c’étaient, d’une part, tous les membres de l’ex-Association russe des musiciens prolétaires avec à leur tête V.Belyi et A.Davidenko, d’autre part Nikolaï Miaskovsky et les autres membres de l’ex-Association de la musique moderne… ”
Après un succès pareil, le compositeur aurait pu prendre un temps de repos, mais ce n'était pas le genre de Lev Knipper. Parallèlement à la composition de la Symphonie et après sa première, il travaille sur d’autres œuvres. Elles sont nombreuses et différentes. C’est la Suite pour violon et orchestre (“ Souvenir ”), l’arrangement de chants folkloriques russes, la Petite Symphonie “ Till Eulenspiegel ” et deux chants d’après les textes de De Coster. Knipper a une perception subtile de la peinture. Il ne manquait jamais une occasion de se retrouver au musée de l’Ermitage et d’admirer longuement les tableaux de Breughel, Vermeer, on Risdale ; il leur trouvait beaucoup de choses en commun avec la nature des passions des personnages de Ch. De Coster.
Lev Knipper a une attitude très différente envers ses œuvres. Certaines d’entre elles deviennent en quelque sorte une étape de plus, et seules quelques œuvres accompagnent le compositeur tout au long de sa vie. C’est, bien entendu, la Symphonie n° 4 “ Le Chant du jeune soldat ”. Initialement, l’œuvre est conçue comme une Suite de quatre marches, mais, de jour en jour, l’idée prend des formes de plus en plus complexes. Les thèmes et les procédés de leur transformation deviennent de plus en plus tendus et créent une unité organique des principales images. L’œuvre prend la forme d’un roman symphonique. Les cycles sont ensuite intitulés “ Chant des partisans ”, “ Chant de l’Armée Blanche ”, “ Chant funèbre ”, “ Chant guerrier ”. Le talent de dramaturge de Knipper se révèle dans la fusion de trois parties (attacca) en un original triptyque relatant un dur combat ; le finale qui est à part, est perçu comme le bilan d’un long et difficile parcours. Le chant “ Plaine, ma plaine ” apparaît dans la première partie et revient en leitmotiv dans tout le cycle.
“ …J’avais déjà presque tout composé, il ne me restait que le thème du trio de la première partie. Et voici qu’un jour, au début de l’hiver, je faisais du ski avec des amis. Après vingt kilomètres, nous étions transis de froid et nous retournâmes à la datcha. On me demanda de jouer du piano. Et c’est ainsi que ce thème, devenu si populaire, naquit dans une improvisation, le thème et la chanson avec le texte : “ Plaine, la plaine ”. Quelque temps après, mon travail qui s’était arrêté, fut soudain repris. Viktor Goussev composa de nouveau avec brio des vers pour une mélodie toute prête. La mission était plus difficile que pour la Symphonie n° 3, mais il fit des miracles… ”
La Symphonie est interprétée pour la première fois (en 1934) par l’orchestre de la Radio nationale dirigé par A.V. Gaouk. “ La naissance de la symphonie a créé un événement, - se souvenait le professeur G. Orvid, trompettiste connu. – L’œuvre de Knipper nous a enchantés par la plénitude juvénile des images, la logique de leur développement, la fraîcheur de l’arrangement instrumental. Les répétitions allaient bon train ; c’était un travail minutieux du chef d’orchestre et des musiciens, avec une forte participation de l’auteur, qui était très critique à l’égard de lui-même et tenait compte des conseils et des demandes des interprètes. Nous avons tous aimé d’emblée la chanson “ Plaine, ma plaine ” et nous avons dit au compositeur : “ Quelle belle chanson folklorique russe avez-vous trouvé ! ”. Confus, il nous a répondu doucement : “ Ce n’est pas un chant folklorique, c’est moi qui l’ai composé ” ”.
La Symphonie n° 4 devient immédiatement très célèbre et elle sera interprétée dans de nombreuses villes du pays. En 1946, elle est jouée avec beaucoup de succès, à Hollywood, par l’Orchestre symphonique de Los Angeles. C’est là-bas également que paraît la partition. Le chant “ Plaine, la plaine ” devient très populaire. Il est interprété par des chanteurs, des chœurs, et entre au répertoire de nombreux orchestres symphoniques, à vents, folkloriques, de jazz. En 1937, il est inclus au programme de la première tournée à l’étranger du chœur de l’Armée Rouge, avant de devenir sa “ carte de visite ”. Paul Robson le chantait divinement ; pour le célèbre chef d’orchestre Léopold Stokowski, c’est “ le plus beau chant du siècle ”. En 1945, des milliers de jeunes filles et de jeunes gens le chantent lors de l’ouverture du Congrès international de la jeunesse à Paris et lors de l’ouverture du Festival International de la jeunesse à Prague. De nos jours, ce chant reste toujours aussi populaire. L’écrivain V. Droujinine note dans son livre qu’après le mot “ spoutnik ”, les mots russes “ Kalinka ” et “ Plaine, la plaine ” sont les plus connus.
“ … Ayant terminé la Symphonie n° 4, je me tournais vers de nouveaux projets. Je voulus parler non pas des événements qui influencent l’homme, mais de l’homme même. Pour cela, il fallait se démarquer des “ symphonies à programme ”, il fallait lutter contre soi (et ce jusqu’à la fin de la vie) et de nouveau apprendre à apprendre. C’est ainsi que naquit la Symphonie n° 5 appelée “ Poème lyrique ”. Je pense avoir réussi à dévoiler la spontanéité des courants musicaux et la sincérité des sentiments. Je choisis d’une manière plus exigeante les moyens de représenter les images, avec un arrangement instrumental plus réservé du point de vue émotionnel, et une plus grande précision du langage musical…
La première interprétation a lieu en 1935 par l’Orchestre de l’URSS dirigé par F. Shtidri. “ La Symphonie n° 5 de Knipper est l'une des œuvres remarquables créées au cours des dernières années, pouvant figurer au rang d'œuvres telles que “ Lénine ” de Chebaline et la Symphonie n° 12 de Miaskovsky ” (Sovietskaya musika [musique soviétique], 1935, n° 4).
“ … la Symphonie n° 5 fut assez bien accueillie. Je ne cacherai pas que de tous les éloges, le plus cher et le plus important pour moi fut celui de Miaskovsky. Si la notion de “ père spirituel ” existe, c’est bien ainsi que je perçois mes relations avec Miaskovsky. Tout ce qu’il me dit m’aida toujours à vivre et à continuer de travailler… ”
Néanmoins, les événements qui se déroulent dans le monde contraignent de nouveau Knipper à revenir au thème de la guerre. On sent dans la nouvelle Symphonie n° 6, interprétée pour la première fois en 1936 sous la direction de l’auteur, une certaine précipitation créatrice, une conception “ sténographique ” et un conflit un peu trop schématique des deux thèmes  - celui de la  “ campagne militaire” et le thème “ subjectivement lyrique ”. Le compositeur souffre de cet échec. L’été, le Caucase, les amis et l’alpinisme l’aident à le surmonter. De retour à Moscou, Knipper accepte volontiers la proposition de fonder et de diriger le théâtre d’opéra et de ballet de Crimée. Ce rôle de “ pionnier ” lui est proche non seulement grâce à l’alpinisme, mais il détermine grandement toutes ses démarches. Et de nouveau, il cherche des chansons et des danses folkloriques locales pour les utiliser dans ses propres œuvres, et travaille sur l’opéra “ Maria ” et la Symphonie n° 7 (première en 1938).
“ … J’appris que la guerre avait commencé au camp d’alpinistes. En revenant d’une randonnée, nous fûmes tous surpris du silence qui régnait aux alentours du camp. Il n’y avait ni accueil avec des fleurs, ni sourires, ni félicitations de la part de nos amis. En rentrant, nous apprîmes que c’était la guerre. On me nomma pour quelque temps chef de la station de sauvetage en montagne et instructeur pour alpinistes débutants. Au cours de cette période, je réussis à écrire une ouverture ayant pour thème les chants Balkar. Début septembre, je revins à Moscou. La ville traversait un moment difficile. C’est à ce moment que nous commençâmes à étudier de nouveau la géographie du pays dont les noms des villes et des villages étaient dorénavant marqués au fer rouge. Début décembre, je fus envoyé en Iran. Je devais passer par les villes de Gorki, Saratov, Kouïbychev, Tachkent et Tbilissi. Je vis des gens n’ayant pas dormi depuis des semaines bâtir des usines énormes sur des terrains vagues. J’écoutais à Kouïbychev la première partie de la géniale Symphonie n° 7 de Chostakovitch. Je vis à Saratov “ Les Trois sœurs ” de Tchékhov, pièce jouée par les remarquables acteurs du Théâtre d'Art de Moscou. A Tbilissi, Prokofiev, Miaskovsky et  Balantchivadzé me montrèrent leurs nouvelles compositions. Je sentais de toute mon âme battre le cœur héroïque du peuple… ”
Au cours de la guerre, Knipper se rend en Iran à deux reprises. Il est évident que les activités de promotion musicale de Knipper – l’organisation de concerts, sa participation à la mise en place d’une pédagogie musicale – ont un énorme impact. Les journaux iraniens font écho au succès de ses concerts : “ Le compositeur russe Knipper est arrivé à Téhéran. Il a déjà donné d’intéressants concerts et a l’intention de voyager à travers le pays pour enregistrer au phonographe des mélodies folkloriques ” (“ Journal de Téhéran ”, 1942, 12.02).
Le matériel collecté par Knipper est à la base de plusieurs de ses œuvres – des pièces pour orchestre symphonique, les pièces pour piano “ Sanguiar ” sur des thèmes kurdes et quatre études pour violon et piano interprétées par des musiciens iraniens. En 1943, à Moscou, lors d’un concert de “ nouveautés des compositeurs soviétiques ”, la Suite iranienne de Knipper, “ Makou ”, est interprétée avec succès. “ Le compositeur s’intéresse à la conservation des richesses stylistiques insondables des sources initiales grâce à l’invention de nouvelles harmonies et de procédés orchestraux destinés à les exprimer ” (D. Jitomirsky. Literatoura i iskousstvo [littérature et art], 1943, n° 37). Une autre œuvre, “ Radif ”, a autant de succès. “ Radif ”, en parsi, veut dire “collier ”. C’est ainsi que l’on appelle également la manière iranienne d’interpréter la musique, laquelle, utilisée chez Knipper dans une œuvre nouvelle prend une forme symphonique originale. Les variations, telles des pierres précieuses taillées par l’artiste, émerveillent par leurs formes subtiles et présentent une étonnante   gamme de “ couleurs ”. Au cours des années suivantes, “ Radif ” prend place dans le répertoire de nombreux quatuors à cordes : le “ Quatuor Borodine ”, le “ Quatuor Prokofiev ”, le “ Quatuor Chostakovitch ”, le “ Quatuor Glinka ”.
Les activités de Knipper sont hautement appréciées par l’Etat iranien et par un large public. Le compositeur se voit décerner une médaille iranienne pour sa contribution au développement de l’art musical du pays.
Où que se trouve Knipper pendant la guerre – que ce soit à Moscou, au Caucase, en Iran, sur le front – il travaille sans relâche et compose sans cesse. La gamme de ses œuvres de l’époque est très large – de la Symphonie n° 8, aux “ Chants de la garde ”, en passant par le poème symphonique “ Chant du cavalier ” (dédié au général Dovator). Mais parmi elles, une œuvre est particulièrement chère au compositeur – c’est le Concerto pour violon et orchestre n° 1 dédié à Olga Léonardovna Knipper-Tchékhova. Sachant quelle place importante l’actrice occupe dans la vie du compositeur, on peut comprendre combien de sentiments et d'idées sincères sont incarnés dans cette musique. La première a lieu avec beaucoup de succès, à Moscou, en mars 1944, avec le célébrissime violoniste Léonid Kogan, âgé alors de 20 ans, et l’Orchestre d’Etat de l’URSS dirigé par A.V. Gaouk. “ La musique du Concerto est noble et d’une expressivité pathétique. Le point culminant de la première partie est la virtuose cadence du soliste. Dans la deuxième partie, la mélodie chantante du violon soliste gagne une liberté de grande ampleur. Le finale est impétueux. Le coloris orchestral est intéressant et individuel. La musique surprend par sa retenue épique, son charme lyrique, sa bravoure héroïque, et parle d’un homme qui sent sa force ” (I.Belza, Literatoura i iskousstvo, 1944, 24.10)
“ Lev Konstantinovitch comprenait parfaitement bien le tempérament du violon, se souvient Léonid Kogan. On le ressent dans la nature des variations, dans l’ensemble des thèmes exprimés par le violon. Au cours des répétitions, mon professeur A. Yampolsky et moi voyions souvent l’auteur. Chostakovitch, Miaskovsky, Chebaline… étaient présents à la première. Ils ont toujours été très élogieux en ce qui concernait l’œuvre, et la première a reçu un excellent accueil. Au cours des dernières années de sa vie, Knipper s’est de nouveau tourné vers le concerto pour violon (Concerto n° 3) et m’a donné son manuscrit. J’ai été immédiatement attiré par la perfection des formes, l’originalité du langage harmonique, l’éclat des images. La vie a fait que le compositeur n’a pas vu son œuvre interprétée. J’estime qu’il est de mon devoir de la jouer… ”. La mort subite du violoniste l’en empêche.
Au printemps 1945, a lieu la première de la Symphonie n° 9, avec l’Orchestre d’Etat de l’URSS dirigé par l’auteur. A partir d’août 1945, Knipper est de nouveau chez lui, assis à son bureau, mais bientôt, ayant délaissé son uniforme militaire, il repart pour la montagne.
“ Lev Konstantinovitch aimait énormément les montagnes, se souvient le scientifique A. Goussev. Je le vois encore lors d’une des premières randonnées après la guerre. Il marchait en respirant profondément l’air des montagnes, ses yeux brillaient. C’est comme s’il voulait s’imprégner de tout ce qui l’entourait. Il s’est soudain arrêté et a dit : “ Les gars, c’est ça le bonheur… ” La musique de sa “ Sérénade montagnarde ” me rappelle le son des voix amicales, le bruit des cascades, le bruissement des feuillages, le bruit des avalanches, le silence des sommets, et j’ai l’impression de voir un ciel lilas au-dessus des géants enneigés ”. La première de la “ Sérénade montagnarde ”, qui vaut à Knipper le Prix d'Etat, a lieu en 1946, par l’orchestre du Bolchoï dirigé par l’auteur.
La Symphonie n° 10 (“ Tableaux symphoniques ”, inspirés par la guerre), dédiée à  Miaskovsky, le Petit concerto pour Orchestre dédié au chef d’orchestre H. Anossov, Quatre esquisses pour harpe dédiées à Véra Doulova, Douze préludes pour hautbois dédiés à A. Pétrov et un quatuor à cordes dédié au Quatuor du Bolchoï, apparaissent presque en même temps que la “ Sérénade montagnarde ”. La musique de chambre dévoile l’aspiration du compositeur à une plus grande liberté dans le changement d’humeur, à un raffinement et à une précision presque graphique de l’écriture.
“ … En automne 1946, l’Union des compositeurs me proposa de faire un voyage en Bouriatie et en Mongolie. Je devais non seulement assister les compositeurs locaux, mais aussi écrire un opéra ou bien une autre œuvre importante. Je séjournais dans les villages les plus reculés. En hiver, quand le froid accompagné de vent atteignait moins quarante degrés, le voyage revêtait une apparence très romantique. Il nous fallut nous déplacer tantôt en voiture, tantôt à pied. En gros, au cours de ce voyage, j’écrivis plusieurs dizaines de mélodies. De retour à Oulan-Oudé, avant de me mettre à un opéra, j’écrivis l’ouverture “ Baïkal ” et la suite “ Kouroumkan ”. Bientôt, elles furent interprétées à la radio par un orchestre que je dirigeais ; elles reçurent un bon accueil unanime. La composition de l’opéra me donna la joie de travailler avec un théâtre, des chanteurs, l’orchestre, un chef d’orchestre, un décorateur et l’auteur du livret – la talentueux G. Tsydynjapov.
La première de l’opéra “ Sur le Baïkal ” eut lieu le 29 juillet 1948, au cours des festivités du 25e anniversaire de la république. Les éloges me rappelèrent ce que l'on m'avait dit de mes tentatives de faire d’un opéra une “ représentation théâtrale ” synthétique. Neuf ans après, je réalisais avec un grand plaisir la deuxième rédaction de l’opéra (la première eut lieu en septembre 1958)…
… En mai 1947, la cantate “ Le printemps ” fut interprétée pour la première fois à Moscou, par l’orchestre d’Etat de l’URSS dirigé par H. Anossov. L’ouverture “ Baïkal ” et la Symphonie n° 8 furent interprétées la même année. En même temps, je terminais la Suite “ Chants de soldats ”, devenue très populaire… ”
Les “ Chants de soldats ” (Prix d’Etat), ainsi que les Symphonies n° 11 et 12, écrites l’une après l’autre, sont la confirmation des œuvres “ de guerre ” de Knipper : démocratisation du genre symphonique, incarnation du folklore national, mais surtout volonté de faire partager au public, avec simplicité, ses pensées et ses sentiments.
Néanmoins, un nouveau style fait son apparition ; la monothématique revêt une importance de plus en plus grande, ainsi que des innovations relatives à la forme des sonates agrémentées d’épisodes-fragments “ intermédiaires ” n’entravant pas la subtilité de la structure générale. Les images grotesques cessent de ne signifier  que le “ mal ”. L'expression d’un processus de réflexion intense caractérise les nouvelles œuvres de Knipper. Des intonations humaines pénètrent de plus en plus sa musique, le langage harmonique devient plus complexe, et des procédés polyphoniques de développement viennent s’ajouter au style d’orchestration.
A cinquante ans, Knipper est au sommet de sa créativité. Il travaille sur un opéra intitulé “ Le cœur de la taïga ” (livret de A. Vitenson et A. Machystov). L’acuité et la complexité des relations des personnages répondent parfaitement aux aspirations créatrices du compositeur et, chose importante, l’action se situe en Extrême-Orient, que Knipper connaît bien. Le compositeur travaille beaucoup, et avec exigence ; il remanie des parties entières. La première de l’opéra, dédié à Tatiana Gaïdamovitch, a lieu en décembre 1949, mais ce travail n’est pas achevé. Bien que composant de nouvelles œuvres comme la Symphonie n° 13 (à la mémoire de N. Miaskovsky), le poème-monologue “ L’exploit ” (“ Ivan Goloubets ”), le poème symphonique “ Au compagnon d’arme ” et la Suite symphonique “ Lettres à des amis ”, Knipper revient sans cesse à la partition de l’opéra.
“ Je donnais à cet opéra douze ans de travail et donc de ma vie. C’est le résultat de nombreuses peines et de réflexions. L’opéra occupait toutes mes pensées, mes sentiments et mes forces. “ Le Cœur de la taïga ” devint aussi mon cœur à moi ”.
La première de l’opéra dans sa deuxième rédaction a lieu le 20 décembre 1960, sur la scène du Théâtre d’opéra et de ballet de Kouïbychev (Samara).
“ Un jour, au début de l’année 1950, la direction du Théâtre d’opéra et de ballet tadjik me proposa de créer un ballet. Je ne cacherai pas que mon accord fut motivé par mon désir de retourner au Tadjikistan, de refaire mon ancien voyage. Je fus surpris par les changements qui avaient eu lieu dans la république. Une seule chose paraissait immuable – la nature des contreforts du Pamir – Le Piandj insoumis, les couchers de soleil oranges et violets et la rosée des aurores sur les glaciers du Guindoukouch… Je composais la Suite symphonique “ Pamir ” presque en même temps que le ballet “ La source du bonheur ”.
La première du ballet a lieu en janvier 1951. “ Le succès du spectacle est dû en grande partie à la musique de Lev Knipper ”. – notent les critiques.
“ Je n’arrive pas à reprendre mes esprits à cause des décès survenus l’un après l’autre – d’abord Miaskovsky, puis Prokofiev… Des souvenirs me revenaient… Ces derniers temps, Miaskovsky qui était déjà très malade, livra ses deux meilleures symphonies et le Quatuor n° 13… C’est là un véritable exploit d’artiste : se donner jusqu’au bout à l’art, sans un mot, sans pathétisme… Et Prokofiev… De grande taille, un peu gauche, il vivait dans son petit monde où la vie humaine était une source d'optimisme, en se dirigeant vers une source claire… ”
Le poème symphonique “ Au compagnon d’arme” dont la première a lieu le 23 février 1958, par l’Orchestre d’Etat de l’URSS dirigé par K. Ivanov, est une des œuvres de Knipper les plus remarquables des années 50.
“ … Le principal personnage du poème ? C’est notre terre quand elle se soulève contre l’ennemi. Mais je ne voudrais pas que ma musique fasse naître des souvenirs du passé illustre et tragique… L’exploit, c’est la Vie ! C’est une aspiration typique de notre peuple à l’exploit au nom de l’avenir. Et je ne me gêne pas aujourd’hui (tout comme Hemingway) pour prononcer des mots comme “ la patrie ”, “ l’exploit ”, “ l’héroïsme ”… Si je pouvais faire part de toutes mes pensées et sentiments… Comme il est facile de le dire avec des mots, et comme il est difficile de le dire avec la musique ! ”
C’est effectivement dur pour le compositeur. Il est de plus en plus impitoyable à l’égard de soi-même et de son art. Tout en se réjouissant de nouveaux projets, souvent il les abandonne sans regret afin de reprendre ses rech

Liste des oeuvres disponibles du compositeur :

Partitions en vente :
  Candide (REF:PN4202)
  Concerto-Poème pour violoncelle, cordes et percussions (REF:PO4320)
  Plaine, ma plaine (REF:VF1004A)
  Plaine, ma plaine (REF:VF1004B)
  Plaine, ma plaine (REF:VF1004C)
  Quatuor à cordes n°1 (REF:MC4209)
  Quatuor à cordes n°2 (REF:MC4210)
  Scherzo de concert (REF:VP4204)
  Symphonie n°4, "plaine ma plaine" (REF:PO4907)
  Trio avec piano n°1 (REF:MC4207)
  Trio avec piano n°2 (REF:MC4208)

Partitions en location :
  Maku
  Symphonie n°4, "plaine ma plaine" (REF:PO4907)

 
 
     
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